Exigences & architecture

Écrire une bonne exigence : règles, exemples et pièges

Exigences & architecture · Publié le 2026-10-07

Un petit tableau blanc couvert de cotes et de calculs manuscrits, posé sur un chantier
Cotes et quantités notées à la main sur un chantier. Photo : U.S. Marine Corps / Isabella Ramos, domaine public.

Une exigence mal écrite coûte cher, et rarement au moment où on l'écrit. Elle coûte au moment où deux équipes l'interprètent différemment, où un essai ne peut pas conclure, où un client conteste une livraison. Écrire de bonnes exigences n'est pas une affaire de style : c'est une compétence d'ingénieur, avec des règles connues et des pièges bien identifiés.

Qu'est-ce qu'une exigence ?

Une exigence est un énoncé qui exprime un besoin, avec les contraintes et conditions qui l'accompagnent, sous une forme que l'on peut vérifier. Elle dit ce que le système doit faire ou être, pas comment il le fait. Dans un projet d'ingénierie système, on distingue habituellement plusieurs niveaux :

La norme ISO/IEC/IEEE 15288 consacre deux de ses processus techniques à ces activités : la définition des besoins et des exigences des parties prenantes, et la définition des exigences système. Nous les replaçons dans l'ensemble du cycle de vie dans notre article sur les processus de la norme 15288. La norme ISO/IEC/IEEE 29148:2018, consacrée à l'ingénierie des exigences, précise comment les formuler.

Les qualités d'une exigence

La norme ISO/IEC/IEEE 29148 énumère les caractéristiques d'une exigence bien formée. On peut les résumer en quelques questions à se poser devant chaque énoncé :

Nécessaire
Si on la retire, manque-t-il quelque chose ? Une exigence qui ne correspond à aucun besoin ajoute du coût sans valeur.
Appropriée
Est-elle au bon niveau ? Une exigence système ne devrait pas imposer un choix de composant, sauf contrainte réelle.
Non ambiguë
Peut-elle être comprise d'une seule façon ?
Complète
Contient-elle tout ce qu'il faut pour être comprise et vérifiée, y compris les conditions d'application ?
Singulière
N'exprime-t-elle qu'une seule chose ? Deux exigences dans une phrase se vérifient mal et se tracent mal.
Réalisable
Peut-elle être satisfaite avec les techniques, le budget et le délai disponibles ?
Vérifiable
Existe-t-il un moyen objectif (essai, analyse, inspection, démonstration) de montrer qu'elle est satisfaite ?
Correcte et conforme
Traduit-elle fidèlement le besoin d'origine, et respecte-t-elle les conventions de rédaction du projet ?

La norme ajoute des qualités qui portent sur l'ensemble des exigences : complétude, cohérence (pas de contradiction), faisabilité globale, compréhensibilité, et possibilité de valider l'ensemble par rapport aux besoins.

Un gabarit de phrase

Beaucoup d'organisations imposent une structure de phrase. La plus répandue ressemble à ceci :

[Condition], le [système] doit [action ou propriété] [objet] [critère de performance].

Par exemple : « En cas de perte de l'alimentation principale, le calculateur doit basculer sur l'alimentation de secours en moins de 50 millisecondes. » Chaque élément a sa place : la condition (perte de l'alimentation), le sujet (le calculateur), l'action (basculer), l'objet (l'alimentation de secours), le critère (moins de 50 ms).

D'autres gabarits ont été proposés pour réduire l'ambiguïté des exigences en langue naturelle. L'approche EARS (Easy Approach to Requirements Syntax), présentée à la fin des années 2000 lors de la conférence internationale de l'IEEE sur l'ingénierie des exigences, distingue ainsi quelques formes types selon que l'exigence s'applique en permanence, lors d'un événement, dans un état donné, en présence d'une fonction optionnelle ou face à une situation indésirable.

Avant, après : cinq réécritures

Énoncé initialProblèmeRéécriture
Le système doit être rapide.Invérifiable : « rapide » n'a pas de critère.Le système doit afficher le résultat d'une recherche en moins de 2 secondes pour 95 % des requêtes, dans les conditions de charge nominales.
Le drone doit décoller et atterrir de manière autonome.Non singulière : deux exigences.Deux exigences distinctes, l'une pour le décollage, l'autre pour l'atterrissage, chacune avec ses conditions.
Le boîtier doit être en aluminium.Solution déguisée, si le besoin réel est la masse ou la dissipation thermique.Le boîtier doit avoir une masse inférieure à 400 g et dissiper 15 W à 55 °C ambiants sans dépasser 85 °C en surface.
Le système doit si possible fonctionner sous la pluie.« Si possible » rend l'exigence optionnelle et invérifiable.Le système doit fonctionner sous une pluie de l'intensité définie par la norme d'essai d'environnement applicable au projet.
L'opérateur doit pouvoir arrêter la machine facilement.« Facilement » est subjectif.L'opérateur doit pouvoir commander l'arrêt de la machine par une action unique sur une commande accessible depuis le poste de conduite.

Les valeurs numériques de ces exemples sont illustratives : dans un projet réel, elles viennent de l'analyse du besoin et des normes applicables, pas de l'intuition du rédacteur.

Les mots à surveiller

Certains mots signalent presque toujours un problème. Les guides de rédaction, dont celui de l'INCOSE consacré à l'écriture des exigences, en dressent des listes. Les plus courants :

Exigences et modèle

Dans une démarche basée sur les modèles, l'exigence devient un élément du modèle, avec un identifiant unique et des relations : elle est dérivée d'une exigence parente, satisfaite par un élément d'architecture, vérifiée par un cas de test. Ces relations rendent possible la traçabilité des exigences de bout en bout. Le texte de l'exigence reste cependant essentiel : c'est lui qui engage contractuellement, et un modèle ne corrige pas une phrase ambiguë.

Chaque exigence devrait d'ailleurs indiquer, dès sa rédaction, la méthode de vérification envisagée : essai, analyse, inspection ou démonstration. Cette réflexion précoce fait souvent apparaître les exigences invérifiables avant qu'elles ne deviennent un problème. Nous détaillons ces méthodes dans l'article sur la vérification et la validation.

Une revue en dix minutes

Pour relire rapidement un lot d'exigences, une grille simple suffit souvent :

  1. Chaque exigence a-t-elle un identifiant unique et stable ?
  2. Ne contient-elle qu'un seul « doit » ?
  3. Le critère d'acceptation est-il mesurable ?
  4. Les conditions d'application (mode, environnement, phase) sont-elles précisées ?
  5. Exprime-t-elle un besoin plutôt qu'une solution ?
  6. La méthode de vérification est-elle identifiée ?
  7. Est-elle reliée à un besoin ou à une exigence parente ?

Sources